L'Allemagne de l'ouest a connu une sombre décennie au cours de son passé récent : des années
70 marquées par les sanglants attentats d'une organisation révolutionnaire d'extrême gauche, la Fraction Armée
Rouge (R.A.F : Red Army Fraction) plus connues sous les noms de "Bande à Baader" ou "groupe Baader-Meinhof", en référence aux fondateurs et principaux dirigeants : Andreas Baader et Ulriche Meinhof.
La bande à Baader s'attaqua de manière radicale à la jeune démocratie ouest-allemande dont le Gouvernement était considéré comme terroriste par les tenants de la lutte armée. L'un des chevaux
de bataille du groupuscule fut le rejet de l'impérialisme américain.
La terreur régna pendant ces années de plomb. 34 personnes furent assassinées jusqu'à la dissolution officielle de l'organisation en 1998. La Fraction Armée Rouge s'est alliée aux mouvements
français (Action Directe) et italien (Brigades
Rouges) pour tenter, en vain, de créer une dynamique "d'unité des révolutionnaires en Europe".
Le temps fait son oeuvre impitoyablement. "La bande à Baader" a connu son heure de gloire, si j'ose dire, dans les années 70 et au début des années 80 et mes souvenirs sont très vagues
concernant cette période. Passionné d'histoire j'ai attendu la sortie de ce long métrage avec
impatience.
Rares sont les longs métrages qui osent se pencher sur l'histoire récente, sur l'une des pages les plus noires de l'Allemagne de l'Ouest (puis l'Allemagne réunifiée). Partant de ce constat,
c'est déjà l'une des principales réussites du long métrage d'Uli Edel.
Adapté du roman éponyme de Stefan Aust, "La bande à Baader" nous fait partager le quotidien de jeunes allemands, pour la plupart issus de bonne familles, qui choisissent la lutte armée clandestine comme seul moyen
d'existence et de résistance face à un état qu'ils jugent fasciste et policier.
Le long métrage montre très bien que nous n'avons pas à faire à des marginaux, à des paumés mais plutôt à des gens bien intégrés au départ dans une Allemagne de l'Ouest en pleine construction,
à une classe d'intellectuels qui citent Mao et qui vante les mérites d'Ho Chi Minh.
La principale caractéristique du long métrage est d'adopter un ton narratif. Le réalisateur nous expose les faits sans pour autant nous donner plus d'explications que nécessaire sur le
basculement d'une classe d'âge dans un mode de vie radical.
Comme une pièce de théâtre, ce drame se déroule en trois actes. La bande à Baader s'organise et commet ses premiers actes sanglants, le groupe connaît son apogée dans un état qui ressemble à un
pays en guerre, puis les principaux chefs historiques (Andreas Baader et Ulriche Meinhof en tête) sont arrêtés puis meurent en prison, avant d'être remplacés eux-mêmes par une seconde et
troisième générations d'extrémistes encore plus radicaux et déterminés que leurs devanciers.
Laissant les grands discours idéologiques de côté, le film d'Uli Edel prend les accents d'une chronique d'une descente aux enfers. L'utilisation intelligente d'éléments d'archives (images et
documents audio) donne un cache de réalisme au film.
La reconstitution historique est admirable. Pendant deux heures le spectateur s'immerge dans une société marquée par l'ultra violence de certains de ses membres.
Le film montre aussi que les allemands ne vivaient pas dans un état de crainte permanant. Les cibles de la bande à Baader étaient l'Etat allemand et ses institutions (Justice), ses grands corps
(Police), le capitalisme, la presse dite "bourgeoise", l'impérialisme américain (présence de bases américaines sur le sol ouest-allemand). Mais jamais le peuple allemand ne fut directement visé
(à l'exception de l'explosion d'une bombe dans un journal, acte qui divisa profondément les membres de la fraction).
Ainsi le groupuscule eut une certaine popularité dans la société allemande et certains citoyens déclarèrent qu'ils étaient prêts à les aider à se cacher.
Le long métrage est haletant, épique. Les deux heures trente passent à la vitesse de l'éclair. Le rythme de "La bande à Baader" est soutenu. La mise en scène est efficace. Malgré le parti pris
initial, montrer plutôt que de tenter de nous donner des éléments d'explication, l'oeuvre d'Uli Edel est efficace car elle se concentre sur des moments clés plutôt que se diluer dans de
nombreuses directions.
Le seul élément qui peut gêner le spectateur est le détachement voulu par le metteur en scène. Pas de scène tragique qui fait appel au Pathos. En sortant de la salle je me suis même demandé si
j'avais de l'antipathie ou de la sympathie pour cette génération perdue. On reste sur notre faim. L'enchaînement factuel voulu par Uli Edel est parfait. Par contre l'implication émotionnelle du
quidam moyen laisse nettement à désirer.
Cependant l'angle d'attaque totalement assumé pendant toute la durée du film n'est absolument pas un frein à l'appréciation de cette chronique des années de plomb tant le metteur en scène a su
jouer les autres atouts qu'il avait dans sa manche.
J'ai déjà signalé que le long métrage jouissait d'un réalisme saisissant. Le film s'appuie sur un récit sanguinaire criant de vérité. Seuls les actes comptent. Les phases préparatoires des
attentats nous sont globalement épargnées (quelques images ici ou là sur la fabrication des bombes) car le réalisateur met en scène une violence rapide, sanguinaire. Les assassinats sont nets
et rapides. Les terroristes de la Fraction Armée Rouge font vaciller les fondements de l'Etat Allemand et régner la terreur dans les allées du pouvoir.
Uli Edel n'élude aucun fait avéré, ni aucune situation. Il met en lumière le système de répression mis en oeuvre par la police et la justice ouest-allemande pour arrêter et juger les activistes
des fractions. On peut légitimement penser que le long métrage a du faire grincer des dents Outre-rhin mais je pense que face à du terrorisme, il n'y a pas de bonnes ni de mauvaises réponses,
il y a seulement des actes.
Et souvent j'aime bien citer cette phrase qui me plait énormément : "ce sont les vainqueurs qui écrivent l'Histoire".
"La bande à Baader" bénéficie d'un casting royal. Moritz BLeibtreu (Andreas Baader), Martina Gedeck (Ulriche Meinhof) et Johanna Wokalek (Gundrun
Ensslin) livrent de brillantes prestations. Les comédiens mettent leur professionnalisme au service d'un long métrage réussi. Ils donnent de l'épaisseur, de la densité à leurs personnages. Ils
rendent compte de la profonde rage qui animait les leaders historiques de la Fraction Armée Rouge.
Le reste des membres de la bande à Baader peinent à s'imposer à notre reconnaissance. Des membres disparaissent, d'autres les remplacent et certaines demeurent des silhouettes sans nom dans le
film d'Uli Edel.
Mais je ne vais pas bouder mon plaisir. J'ai adoré ce long métrage qui apporte un éclairage original sur de terribles événements. Même s'il manque d'une certaine profondeur de champ, le film
d'Uli Edel a le mérite d'exposer les faits, de s'attaquer à un pan entier de l'histoire récente de l'Allemagne. Nulle oeuvre ne peut être parfaite.
Je vous conseille de le voir. "La bande à Baader" est incontestablement un long métrage réussi qui nous rappelle que l'un de nos voisins européens a faillit sombrer corps et biens sous les
coups d'un terrorisme radical et déterminé il y a moins de deux décennies.